Environnement et l’épistémologie de la géographie

Environnement et l’épistémologie de la géographie

Une construction historique de la géographie

La géographie ne peut s’appréhender comme une matière à part entière. Son histoire ainsi que son évolution nous indiquent la présence de nombreuses ramifications épistémologiques qui témoignent de la pluralité de ses champs d’études (ex. l’environnement) et de sa confluence entre toutes les matières. Elle incarne l’interdisciplinarité et outrepasse les hypothétiques frontières entre sciences sociales et sciences dites « dures » (ex. géographie humaine et géomorphologie). Ses évolutions ont trouvé leurs essences dans les bouleversements historiques, sociologiques et économiques du 20ème siècle. « Puisque la géographie change, il est tout à fait normal que les géographes aient de plus en plus de préoccupations épistémologiques »  (Bourgeat, 2006).
Nous ne détaillerons pas, dans cet article, les évolutions de la géographie antique, de la renaissance ou encore classique, axées sur l’idiographie, la recherche de l’unique et la mise en évidence des particularités, propre à Paul Vidal de la Blache par exemple. Cette géographie descriptive, basée sur les relations Homme-Nature, va laisser place à une géographie humaine, ouverte sur les sciences sociales, et centrée sur une étude des organisations spatiales et sur l’œcoumène (Berque, 2000), reflétant un espace humanisé. La géographie actuelle est développée dès les années 60 et est caractérisés par une approche nomothétique, une recherche des similitudes. « Depuis les années 60, avec un point de départ en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en Suède, la géographie s’est profondément transformée, produisant, par innovations successives, son paysage actuel » (Lévy et Lussault, 2003). Cette nouvelle géographie, à dominante anglo-saxonne, s’inscrit dans des démarches plus scientifiques qui cherchent à quantifier le monde et tentent d’expliquer les interactions spatiales, les mouvements économiques ou les nouveaux réseaux. Ces évolutions que connait la géographie sont fortement liées à une volonté de reconstruction du monde dans un climat d’après-guerre, là où la société de consommation prend ses racines et où le développement économique des nations rend compte de profondes inégalités. D’un point de vue méthodologique, la science voit se succéder des périodes de « science normale » et des « révolutions scientifiques » qui permettent, à travers l’épuisement d’un paradigme, la genèse d’un autre (Kuhn, 1970). C’est à partir de ces changements idéologiques, de cette volonté de reconstruire le monde, que plusieurs courants géographiques vont apparaitre.
Cependant, il n’est pas question de délimiter ces courants, mais de les entremêler afin d’ouvrir un éventail plus large de réflexion. D’un point de vue postmoderniste, il est primordial, pour comprendre la géographie, d’y apporter une dimension historique afin d’éclaircir au mieux les problématiques qu’elle traite. Ces dernières vont s’inscrire dans des approches spatiales autant que temporelles. En effet, cet article s’inscrit dans une géographie humaine et sociale axée sur l’environnement, ce qui nous amène à nous questionner sur la place de l’environnement et de son étude dans la géographie.

La place de l’environnement dans la géographie

Dans le Dictionnaire de la géographie, Jacques Lévy et Michel Lussault identifient trois courants majeurs dans la géographie : « l’analyse spatiale »,  « la géographie culturelle » et « la nouvelle géographie de l’environnement » dont il souligne l’aspect encore flou. Ainsi, « la nouvelle géographie de l’environnent » apparait comme un courant encore « non réellement identifié ». Comme nous l’avons évoqué précédemment, la géographie a connu différentes périodes composées d’approches et de méthodes différentes. La géographie du 19ème siècle s’apparente à une géographie des sciences naturelles appuyée par une démarche holiste (Smuts, 1929), et basée sur une réflexion déterministe. Au début du 20ème siècle, la géographie va s’intéresser à l’homme tout en gardant une posture naturaliste (géographie vidalienne) amenant une approche positiviste de la géographie. Cette première ouverture vers les sciences sociales va se concrétiser dans les années 1960 avec l’apparition d’une géographie sociale, dites « hors sol » qui ne s’apparente plus à une géographie purement physique, du recensement et de l’idiographie, mais qui s’ouvre indiscutablement aux sciences sociales. La construction d’une science pouvant réunir société et nature se voit être compromise et se solde par une division entre géographie humaine et géographie physique. Cependant, les années 70 vont apparaitre comme une décennie charnière dans les rapports sociétés et environnements à travers la signature de nombreux accords internationaux :

  • 2 février 1971, la convention RAMSAR relative aux zones humides est signée (Entrée en vigueur le 21 décembre 19754).
  • 1972, le Club de Rome dénonce les risques d’une croissance économique débridée dans l’ouvrage intitulé « Halte à la croissance ».
  • 5-16 juin 1972, Conférence des Nations unies sur l’environnement à Stockholm qui aboutit à la création du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUE) qui devient complémentaire au PNUD.
  • 1973, signature de la convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (entrée en vigueur le 1er juillet 19755).

Ces différents accords internationaux font échos à une croissance économique et une démographie exponentielle depuis la fin de la seconde guerre mondiale, mais aussi à une anticipation des probables pénuries énergétiques. Ces énergies non renouvelables (ou renouvelables sur un très long terme) comme le pétrole ou encore le gaz commencent à être sérieusement remises en cause ainsi que leurs impacts sur l’environnement.

La géographie au cœur des sciences sociales

C’est donc à travers une évolution historique et sociétale des nouvelles préoccupations internationales, que la géographie va pouvoir envisager une réappropriation du lien entre « action des sociétés et action naturelle » (Chartier et Rodary, 2007). Face à ces différentes remises en cause environnementale, la géographie devrait se placer en première ligne afin de composer avec ces nouvelles dynamiques.

Durant les années soixante-dix à quatre-vingt-dix, la géographie française s’est désarticulée à contrecourant des impulsions scientifiques de l’époque. Tandis que dans les pays anglo-saxons et en Europe de l’Est la géographie allait vers l’environnement sous l’influence de l’écologie, la géographie française s’est effacée devant l’écologie, et l’environnement. (Bertrand, 2010)

Cependant, et depuis les années 90, la géographie participe au débat environnemental, malgré une prédominance des théories de l’écologie (développement du concept d’écosystème qui s’est largement imprégné dans la société) à l’échelle mondiale. Aussi, la géographie va s’appuyer sur diverses sciences pour étoffer ses analyses et construire son discours. Ces réflexions vont s’accompagner des savoirs des sciences physiques et écologiques avec Jean-Paul Deléage notamment : « L’évolution des sociétés humaines met aujourd’hui en jeu les équilibres fondamentaux de la biosphère et la survie de l’humanité » (Deléage, 2010). L’anthropologie va également servir d’outil à la géographie à travers les écrits de Philippe Descola, qui décrédibilise le dualisme entre nature et culture en imposant la nature comme une production sociale. Il met en avant une « écologie des relations » qui n’instaure pas de rupture entre humains et non humains. Les relations entre humains n’apparaissent donc pas comme supérieures aux relations entre humains et non humains. Pour appuyer son discours, il distingue quatre « modes d’identification » : l’Animisme, le Totémisme, l’Analogisme et le Naturalisme. Ce dernier représente les sociétés occidentales qui marquent une frontière entre « soi et autrui » en mettant en avant l’idée de « nature ». « La nature serait ce qui ne relève pas de la culture, la culture différencie l’humain du non humain mais également les sociétés humaines entre elles ».

Le naturalisme est simplement la croyance que la nature existe, autrement dit que certaines entités doivent leur existence et leur développement à un principe étranger aux effets de la volonté humaine. Typique des cosmologies occidentales depuis Platon et Aristote, le naturalisme produit un domaine ontologique spécifique, un lieu d’ordre ou de nécessité où rien n’advient sans une cause, que cette cause soit référée à l’instance transcendante ou qu’elle soit immanente à la texture du monde. Dans la mesure où le naturalisme est le principe directeur de notre propre cosmologie et qu’il imbibe notre sens commun et notre principe scientifique, il est devenu pour nous un présupposé en quelque sorte « naturel » qui structure notre épistémologie et en particulier notre perception des autres modes d’identification. (Descola, 1996).

 Philippe Descola s’est également inspiré des travaux de Bruno Latour pour développer ses thèses ethnographiques. Ce dernier tente de réexaminer la frontière classique entre l’autorité des hommes et les mondes naturels. Latour propose de prendre en compte dans la Constitution des pays, les humains et non-humains en créant un « parlement des choses » où chaque « chose » serait représentée par des scientifiques portant les compétences dans un domaine particulier. Tout comme Descola, il efface le dualisme Homme-Nature au profit d’une complémentarité. « La diversité, ce n’est pas une liste d’espèces et de variétés, mais plutôt les interactions existantes entre les organismes vivants » (Weber, 2007).
La nouvelle géographie de l’environnement est donc un domaine d’étude très actuel qui s’est construit autour de préoccupations environnementales contextualisées. Elle s’est développée grâce à une interdisciplinarité propice à la création d’un éventail plus large de réflexion. Après s’être appuyée sur d’autres sciences, la géographie a développé ses propres outils d’analyse tout en apportant sa propre définition sur des concepts déjà usités.

Pierre Benjamin GIRARD, géoGIR

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