Les transferts de modèles de représentation : les relations Homme et Nature

 

Métaphysiques et connaissances scientifiques au service des représentations

Il existe une réelle importance historique dans l’étude des relations Homme et Nature. Elle fut étudiée par de nombreux auteurs dont certains seront développés au sein de ce dossier. Ainsi, Jean-Paul Deléage, « histoire d’une écologie », ou encore Bernard Charlery de la Masselière, « De la nature comme regret à la nature comme prétexte », établissent des études sur les représentations coloniales de la nature en Afrique sub-saharienne. Cette relation est un point de départ dans la compréhension des représentations d’un milieu et de sa gestion face aux besoins et aux risques. Dans un contexte colonial du 19ème siècle, mais également en pleine révolution industrielle, les puissances occidentales sont confrontées à un double besoin : exploiter les ressources naturelles et « sauvegarder » un milieu pour son rayonnement métaphysique, grand « prétexte colonial ». Aussi, prenons comme exemple une première source écrite concernant les forêts tropicales de l’Afrique sub-saharienne de l’Abbé Lucien Vigneron dans « Sang noir, scènes de la vie esclavagiste dans l’Afrique équatoriale », 1893 : « […] la végétation constamment printanière, sous un ciel de feu ces grappes massives, ces fruits gonflés de sève qui pendent sur les arbres […] les habitants s’harmonisent avec le paysage […] leurs traits semblent proclamer qu’ils vivent au milieu de grasses prairies, de vallées fertiles, dans un pays de laitage, de miel et de vin. […]Le temps doit venir où l’Afrique tiendra son rang dans cette marche incessante du progrès humain. La vie s’éveillera là avec une splendeur et une magnificence inconnue de nos froids pays. Oui, dans cette terre mystique de l’or, des perles, des épices ardentes, des palmiers ondoyants, des fleurs merveilleuses et de la fertilité sans bornes, l’art produira des formes nouvelles et la magnificence saura revêtir un éclat nouveau. » Vigneron, Lucien, op. Cit. p. 57-58, 289-290. La description effectuée par l’Abbé Vigneron, détaille une nature paisible, prolifique, rattachée à un idéal biblique.

Des représentations artistiques

La nature devient alors un objet artistique, un tableau dont la destruction est inenvisageable, à l’image du tableau de Jérôme Bosch, Le jardin des délices, réalisé entre 1503 et 1504, faisant référence au jardin d’Eden et à l’Enfer sur ses trois volets. La présence sur le volet gauche d’animaux comme la girafe ou l’éléphant, agrémentés de plantes tropicales au premier plan par exemple, tend à montrer une inspiration du milieu subsaharien dans la peinture de Jérôme Bosch (Exploration des côtes africaines 100 ans plus tôt par les Portugais). Le milieu naturel devient donc un espace coincé entre représentations religieuses, artistiques et réalistes. Quels vont ainsi être les risques dans la gestion de ces espaces ? Comme l’explique Bernard Charlery de la Masselière dans « De la nature comme regret à la nature comme prétexte », la forêt tropicale, au début de la colonisation, est un espace en danger, car il est géré et exploité par des « sauvages prédateurs », qui détruisent une représentation du jardin d’Eden. La Nature est alors vécue, par les Occidentaux, comme un « regret nostalgique de l’éden biblique ». Le « prétexte colonial » s’inscrit inévitablement dans des logiques religieuses allant de la conversion des populations à l’interprétation des milieux naturels comme la forêt par exemple. Le jardin d’Eden est un synonyme du Paradis puisqu’il est décrit de manière presque similaire dans la bible : dans le Cantique 4:13 : « Tes fruits sont un pardes (paradis) de grenadiers, avec les fruits les plus excellents, etc. ». Cette citation n’est pas sans rappeler celle de l’Abbé Vigneron, qui utilise la forêt tropicale comme véritable lieu biblique. De plus, une autre critique pourrait porter sur le sens du mot Eden ? Est-il employé dans un but géographique, ou dans un objectif métaphorique ? Le mot « Eden » ferait référence, d’un point de vue anthropologiste, à un lieu de mémoire culturelle, à une époque paisible, contrastant avec les labeurs agricoles des peuples dit « civilisés ». Le jardin d’Eden ne serait alors pas à prendre d’un point de vue géographique et n’aurait pas de représentations fixes. L’espace naturel devient ainsi le théâtre des affrontements entre les différentes grilles de lecture occidentales et locales. Les erreurs d’interprétation des colons quant à la gestion des milieux par les autochtones fut un des premiers risques importés par les Occidentaux. Ces erreurs sont également liées aux représentations agraires des Occidentaux en comparaison avec leur propre système. Aussi, les paysages agraires Occidentaux sont plutôt organisés. A l’inverse, les parcelles sur le continent africain semblent être désorganisées pour l’œil occidental. De plus, les systèmes de culture sont distincts entre l’Europe et l’Afrique. Ces systèmes (particulièrement les systèmes itinérants) sont décrits comme primitifs et associé à l’âge néolithique (source : R. Lebeau, 1969, réed 2000). La culture itinérante est qualifiée de « cancer des pays tropicaux » par R. Lebeau. En effet, il voit dans la culture itinérante, une rupture de l’équilibre entre une quantité de population optimale, corrélée à des ressources naturelles sur un espace donné. Les théories malthusiennes font leur apparition dans les thèses de René Lebeau, qui oublie sans doute l’évolution des technologies pour appuyer le développement (ex : modèle de Solow) et l’importance d’une augmentation (certes encadrée) des populations dans les dynamiques de développement des pays africains (ex : main d’œuvre, nouveaux marchés de consommation).

Contextualisation à travers les écrits de René Lebeau

René Lebeau décrit deux grands systèmes agraires mondiaux très contradictoires dans son livre « Les grands types de structure agraire dans le monde », 1969 : « Les systèmes de culture sont dans la dépendance des facteurs naturels, des conditions du sol et du climat qui régissent le développement de la plante » et « Les systèmes de cultures ne sont pas strictement déterminés par la nature, ils résultent toujours d’un choix humain ». L’année de parution ainsi que le propos nous indique une pensée géographique encore teintée de déterminisme, mais aussi pondérée par une réflexion possibiliste (terme créé par l’historien Lucien Febvre et développé par Vidal de la Blache fin du 19ème siècle, mettant en lien, à l’inverse du déterminisme, des relations homme et nature en fonction des techniques, des choix de ces derniers.). La vision de René Lebeau à travers son ouvrage et particulièrement dans ces citations, indique une vision très binaire des systèmes agraires et en fait une typologie parfois décalée vis-à-vis des réalités spatiales, politiques et sociales (ex : il oppose un système agraire affilié au socialisme, inefficace, mais rassurant avec un système agraire dit « capitaliste », porteur de chômage). La complexité des systèmes agraires liée à une multitude de paramètres culturels, religieux, sociaux, économiques et environnementaux, rend difficile l’élaboration d’une typologie dans les systèmes agraires africains, même si des ressemblances existent. Il faut évidemment prendre en compte dans cette critique le contexte d’écriture de ce livre. En effet, l’existence à cette époque d’un monde bipolaire, ainsi que la rareté des études à ce sujet, obligent des insuffisances descriptives. Le transfert des modèles de représentations à travers la religion par exemple, ou l’analyse scientifique des systèmes agraires grâce aux grilles de lectures occidentales ont apporté une lecture souvent erronée des milieux tropicaux, déstabilisant ainsi l’équilibre séculaire des autochtones avec leur environnement. Cet équilibre rompu est un risque pour la compréhension des milieux et peut entrainer une altération dans la gestion de ces espaces. Gestion liée à des modèles coloniaux, elle peut être à ce jour utilisée à des fins d’accaparement ou de compensation.

Pierre Benjamin GIRARD, www.geogir.fr

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